Nous sommes le ministère de l’Humain

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C’est par cette phrase que Jean-Michel Blanquer débute le dernier paragraphe de l’édito (p. 1) qu’il signe en ouverture du dossier de presse du ministère de l’Éducation nationale présentant les objectifs de l’année scolaire 2020-2021. Nous, dans le texte, ce sont les Familles, personnels du ministère de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports et acteurs territoriaux
Petit aperçu des objectifs mis en avant dans ce dossier pour l’année scolaire qui s’amorce, histoire de voir ce qu’il en est réellement de l’Humain
 
 
Des chiffres
 
Le dossier de presse commence par un rappel des chiffres clés de l’Éducation nationale (p. 4-5), parce que les humains, ça se comptabilise et ça coûte : le nombre d’élèves (1er degré, 2d degré, par niveau, par classe), le nombre d’établissements scolaires (écoles, collèges, lycées), le nombre d’enseignants ... Tiens, il n’y a pas celui des psychologues de l’Éducation nationale ? Peut-être parce que c’est un tout petit nombre et que ça ne ferait pas très sérieux pour un ministère de l’Humain. Puis viennent les pourcentages de réussite des élèves aux examens. Et enfin, les dépenses moyennes par élève et par an. Une certaine vision de l’Humain, dirons-nous.
 
 
L’aide aux élèves
 
Après le rappel de la particularité de cette rentrée scolaire, due à la situation de crise sanitaire, la 1re partie du document a pour titre Au plus près des élèves : il s’agit de Poser un diagnostic des besoins des élèves pour mieux les aider. Un objectif a priori compatible avec l’ambition affichée dans la nouvelle appellation du ministère de l’Éducation nationale. Il y est question d’évaluations des acquis, de tests et d’outils de positionnement, de remise à niveau et même d’ élever le niveau global, de situer individuellement (chaque élève) au regard des compétences les plus importantes pour maîtriser les fondamentaux, d’amplifier Devoirs faits, de stages de réussite durant les vacances d’automne … : cherchez l’Humain !
 
 
La coéducation
 
Dans l’édito signé par M. Blanquer, on peut lire ceci : nous allons prolonger ce travail de coéducation, si indispensable pour la confiance des élèves. On ne peut qu’adhérer à ces propos et nous sommes bien là, en effet, au cœur de l’Humain.
 
Dans les 100 pages qui suivent, le mot coéducation est cité une seule fois (p. 47), sans autres précisions et dans le cadre de la présentation d’une expérimentation en Normandie dans la lutte contre toutes les formes de harcèlement. Les échanges bénéfiques qui ont eu lieu entre les familles et les équipes éducatives durant la période de confinement n’avaient pas pour objet premier le harcèlement ; il s’agissait d’éviter le décrochage de certains jeunes, de remotiver des élèves, de répondre aux questions et d’apaiser les inquiétudes des parents.
 
Pour prolonger ce travail de coéducation, comme le souhaite à juste titre le ministère, il ne suffit pas de le décréter, il faut en définir précisément les modalités et mettre en place les conditions matérielles, notamment en matière de temps dédié à la fois dans la semaine et dans les dotations horaires. Il faut également que soient présents sur le terrain en nombre suffisant, bien évidemment des PsyEN, professionnels de l’écoute, de la parole, de l’accompagnement et du soutien, mais aussi des enseignants référents, des enseignants spécialisés, des CPE, des AED, des AESH, des infirmier·ères. L’éducation ne se résume pas en effet à la seule pédagogie et aux apprentissages scolaires...
 
 
Des psychologues ?
 
Or, de psychologues et de psychologie, dans ce dossier de rentrée scolaire 2020-2021, rentrée très particulière et possiblement anxiogène pour certains, il n’est nullement question. Mais soyons juste ! Le mot psychologues est employé à deux reprises.
 
Tout d’abord, afin de prendre en compte les risques psychosociaux de son personnel, le ministère de l’Éducation nationale veut assurer une place particulière à la médecine de prévention sous forme d’équipes pluridisciplinaires où peuvent se retrouver (…) des psychologues du travail (p. 66) : mais rien à voir donc avec les missions des PsyEN auprès des enfants, des adolescents et de leurs familles. Ensuite, dans une partie ayant pour titre Mieux accompagner les élèves dans leurs choix d’orientation dans le cadre d’un temps dédié, les psychologues de l’Éducation nationale -seulement ceux du 2d degré donc- sont simplement nommés, dans une même phrase, entre les professeurs principaux et les professeurs documentalistes, pour participer à cet accompagnement (p. 27). Et c’est tout !
 
On aurait pu espérer que les PsyEN du 1er degré soient a minima cités -espérer plus commence à devenir utopique- dans le paragraphe intitulé Assurer la sécurité affective des enfants à l’école maternelle, mais non. Cela passera par une formation en ligne pour les enseignants afin qu’ils enrichissent leur connaissance du développement du jeune enfant (p. 24).
 
 
Notre vision de l’Humain
 
L’Humain, ce sont des enfants et des adolescents, et si l’on veut que ces enfants et ces adolescents deviennent des élèves heureux d’être à l’école, curieux d’apprendre, utilisant pleinement leurs capacités de réflexion, réussissant à se projeter sereinement dans l’avenir, il faut avant toute chose leur donner confiance en eux, pour certains restaurer cette confiance. Il faut aussi qu’à l’école, ils se sentent écoutés dans leurs difficultés, leurs inquiétudes, leurs projets et pas seulement testés, évalués, diagnostiqués ou positionnés.
 
La réussite de ces enfants et de ces adolescents ne passera pas uniquement par la continuité pédagogique, les outils personnalisés, le développement du numérique. Il ne suffira pas non plus de faire coïncider les aspirations des jeunes aux besoins en emploi des territoires (p. 97). De même, il n’est peut-être pas fondamental, d’adosser aux programmes, dès l’école élémentaire, l’éducation financière et budgétaire, comme le prévoit une expérimentation qui sera menée cette année dans 5 académies (Créteil, Dijon, Limoges, Nancy-Metz et Rennes) (p. 97).
 
L’Humain, ce sont des hommes et des femmes, parents, enseignant·es, CPE, infirmier·ères, PsyEN, AESH, AED pour lesquels l’objectif ministériel affiché, en cette rentrée 2020-2021, est de les réunir. Mais pour les réunir, il faudrait peut-être commencer par parler du travail de tous ces professionnels dans ce dossier de rentrée, de rappeler à tous leurs missions respectives. Il faudrait aussi clairement définir des espaces (temps et lieux) pour que ces différents professionnels puissent se réunir et travailler ensemble à la réussite des enfants et des adolescents qu’ils accompagnent. 
 
 
Un ministère de l’Éducation qui parle chiffres, résultats, élévation du niveau, évaluation, tests, stages de réussite, devoirs,
un ministère de l’Éducation qui ne cherche pas d’abord et avant tout à s’assurer que les enfants et les adolescents qui reprennent le chemin de l’école sont confiants et vont bien, qui ne cherche pas à écouter et prendre soin de ceux qui expriment ou manifestent des inquiétudes,
un ministère de l’Éducation qui ne met pas clairement en avant les compétences de tous ses professionnels, en l’occurrence ici celles des psychologues de l’Éducation nationale des 1er et 2d degrés, alors que tout le monde s’accorde à dire que la situation que nous venons de vivre et l’année qui s’annonce peuvent être sources d’angoisses, voire de traumatismes, de perturbations diverses (familiales, sociales, psychiques), de repli sur soi, de décrochage pour certains enfants et adolescents parmi les plus fragiles,

un tel ministère de l’Éducation ne peut absolument pas se prétendre le ministère de l’Humain.
 
Sophie Giaretti
PsyEN EDO